Rétention d'informations

Publié le par Shaya

Quand j'étais en 2de au lycée, un de mes copains s'est suicidé.

 

Je le connaissais depuis que j'étais toute petite, c'était le fils d'un collègue, et ami, de ma mère.

J'avais grandi avec lui meme si on ne se voyait qu'occasionnellement lors de repas ou de fetes.

On s'était retrouvé dans le meme établissement une fois atteint le lycée mais nous n'étions pas du meme age, il était en 1ere quand j'étais une petite 2de.

On se disait bonjour quand on se croisait dans les couloirs, on discutait un peu.

Comme 2 lycéens qui se connaissent mais n'ont pas un groups d'amis communs.

 

Le suicide, terrible fléau de la jeunesse ...

 

Le lycée avait pris des précautions pour annoncer la nouvelle à ses camarades de classe.

Mais moi je n'étais pas dans sa classe.

Pourtant je l'ai appris presque en meme temps qu'eux.

Je passais dans le couloir pour rejoindre ma salle de cours avec une amie. Je me souviens des cris, des pleurs, des élèves qui sortaient de la salle en état de choc.

J'étais avec une amie et on s'était demandé ce qui se passait.

Il se trouvait qu'elle connaissait une des filles en pleurs dans le couloir et qu'elle était allée lui poser la question.

 

"Un gars de leur classe s'est suicidé"

"Ah bon? Qui ça?"

"Il s'appelle L."

 

Impossible de se tromper sur la personne en question, il avait un prénom tellement rare.

 

J'avais continué mon chemin vers ma salle de cours trop sous le choc pour parler du gouffre qui venait de s'ouvrir sous mes pieds, pour dire que moi aussi je le connaissais, pour dire que moi aussi j'étais triste.

L. n'était pas seulement mort. Il s'était suicidé.

 

Je n'avais rien dit pendant plusieurs heures, cette nouvelle m'etouffant dans le silence.

Et puis entre deux cours, mes amis avaient commencé à s'engueuler pour un truc con. Un truc très con.

Ca avait été comme un déclencheur. Sans doute parce que je ne supporte pas de voir des gens s'engueuler meme en temps normal (vrai traumatisme d'enfance), je m'étais mise à leur hurler dessus avant de m'enfuir en pleurant à l'infirmerie.

 

Là-bas l'infirmière m'avait demandé ce qui se passait (normal) et j'avais été incapable de lui répondre pendant de longues minutes.

Incapable de le dire : parce que tant que je ne le disais pas, quelque part ça n'existait pas.

Une fois que je l'aurais dit, une fois que j'aurais prononcé la phrase, impossible de revenir en arrière.

L. serait "vraiment" mort.

Forme de déni dans ce cas là.

 

J'avais fini par cracher le morceau mais c'est un exemple tellement typique me concernant.

Il y a des femmes qui font de la rétention d'eau, moi je fais de la rétention d'informations.

 

J'ai du mal à lacher les informations. Surtout celles me concernant.

Par habitude parce que dans mon travail je dois réfléchir à l'aptitude de chaque personne à recevoir une information, tant au niveau légal que moral. Mais également parce que j'ai l'habitude d'etre la confidente et qu'on ne l'est pas quand on crie tout ce qu'on sait sur les toits.

Par pudeur pour ne pas "déranger".

Par fierté (mal placée) aussi, volonté de m'en sortir seule et de faire face sans l'aide de personne.

(Ce qui est très con parce que ce sont souvent les autres qui m'ont sauvée quand je me noyais)

Par déni pour retarder l'échéance, le moment où il faudra affronter.

 

Comme si les mots avaient une vie propre et que tant qu'ils n'étaient consignés que dans mon cerveau, je pouvais occulter ce qu'ils représentent.

Mais une fois qu'ils sont dits ...

Publié dans Me - I and Myself...

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Commenter cet article

falconhill 12/10/2011 08:16



Billet très touchant. Merci de nous le faire partager...



Shaya 12/10/2011 19:12



Ca sert à ça un blog ... ;-)